Du développement durable à la RSE

Les problématiques environnementales et économiques ont longtemps été perçues comme antagonistes car construites indépendamment, par des acteurs aux sensibilités diamétralement opposées. En 1987, la Commission Brundtland publie un rapport intitulé Our Common Future, qui consacrera le terme de développement durable. On retiendra des travaux de cette commission, une définition politique du concept, comme étant un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. De la sorte, le développement durable – noté DD – revient à considérer la croissance économique non pas comme une fin en soi mais comme un procédé susceptible de contribuer à l’amélioration de la condition humaine – pauvreté, inégalités, exclusion – et à la protection de l’environnement. Le DD est construit sur une logique d’ouverture : une ouverture de notre horizon temporel, celui des générations futures et une ouverture de notre horizon spatial – penser global pour agir local. Cette approche implique un traitement conjoint des effets économiques, sociaux et environnementaux de tout choix provenant de la sphère politique ou économique. De ce fait, la notion de DD induit de nouveaux modes de gouvernance – privilégiant la recherche du consensus à l’arbitraire – associant le plus grand nombre de parties prenantes et remettant ainsi en cause le modèle actionnarial.

Le modèle actionnarial Vs approche par les parties prenantes

En effet, jusqu’alors, selon l’optique économico-financière, l’entreprise avait comme simple objectif de maximiser la richesse de ses actionnaires. Cette conception financière du rôle de la firme constitue l’assise du modèle de développement économique actionnarial qui s’est imposé depuis les années 70. Malgré ses nombreux bienfaits, la prédominance des intérêts des actionnaires, qui est au cœur de ce modèle de croissance, a été fortement critiquée du fait qu’elle aurait exacerbé des comportements court-termistes et cela, au détriment du bien-être de l’ensemble des parties prenantes de l’entreprise.

Parmi les détracteurs du modèle actionnarial, notons Freeman, qui dans son ouvrage fondateur intitulé The Strategic Management : A Stakeholder Approach, a remis en cause la primauté de l’actionnaire. Selon Freeman (1984), Managers needed to understand the concerns of shareholders, employees, customers, suppliers, lenders and society, in order to develop objectives that stakeholders would support. This support is necessary for long term success. L’auteur suggère une meilleure prise en compte des intérêts des multiples parties prenantes dans les décisions et la gestion afin d’assurer la pérennité et la compétitivité des entreprises sur le long terme. De la sorte, on peut dire que la théorie des parties prenantes pose l’assise théorique d’un modèle de gestion plus « responsable ». L’approche par les parties prenantes apporte de nombreuses justifications, qu’elles soient éthiques ou encore stratégiques, légitimant les principes de DD appliqués à la gestion des entreprises.

Le DD, une nouvelle convention de coordination ?

Toutefois, elle n’est pas la seule à le faire. Il apparaît que d’autres approches alternatives, comme l’approche conventionnaliste, suscitent un intérêt particulier pour expliquer les raisons justifiant la prise en compte et la diffusion du concept de DD dans la gestion des entreprises. Selon cette approche, nous pouvons interpréter l’évolution des comportements (en l’occurrence, la recherche d’une plus grande responsabilité des entreprises relativement aux nouvelles attentes de la société civile) comme la résolution d’un phénomène conventionnel – la manifestation d’un nouveau consensus – quant à la manière « convenable » de diriger les entreprises. Le DD trouverait sa légitimité auprès des parties prenantes parce qu’il permet une meilleure conciliation de leurs intérêts dans une perspective de création de valeur à long terme. En mobilisant aussi des justifications des mondes civiques et domestiques [modèle de Boltanski et Thévenot, 1991], il semble que le DD soit en voie de s’établir comme une nouvelle référence pour la gestion des entreprises. En cela, le DD se distingue de la convention actionnariale, essentiellement érigée sur des impératifs marchands, industriels et connexionnistes [Rémillard & Wolff, 2009].

En effet, bon nombre de firmes sont confrontées à de nouvelles problématiques de gestion émanant d’exigences inédites de la part des parties prenantes et de règles imposées par la logique économique et financière qui prévaut sur les marchés. A celles-ci, le concept de développement durable et la notion de Responsabilité Sociale de l’Entreprise semblent pouvoir apporter de nouvelles réponses et de précieux repères aux organisations. La notion de Responsabilité Sociale de l’Entreprise, telle que définie par le Livre vert de la Commission des Communautés Européennes, apparait comme un cadre de réflexion idéal, un référentiel humaniste, permettant de pallier l’asymétrie d’intérêts entre les différentes attentes des parties prenantes.

Plus qu’une mode ou une nouvelle contrainte pour l’entreprise, le concept de DD doit être envisagé comme la matérialisation d’un nouveau mode de coordination, permettant d’objectiver les relations entre parties prenantes dans un contexte de déréglementation des marchés. La notion de DD apparaît être un construit collectif qui donne du sens à l’arbitrage entre performance économique, protection de l’environnement et politique sociale. Cette convention est le fruit d’un processus de réflexion de la société civile – sommets de Rio, Kyoto, Johannesburg, Copenhague, Paris – qui ensuite s’est transformé en orientation stratégique – pour les entreprises – et qui, enfin, devient un principe de gestion dont les travaux de codification et d’endogénéisation commencent à prendre corps. Selon cette approche, le développement durable est une réponse collective – une convention – à un problème d’asymétrie de comportement ou d’attente : conflit d’intérêts entre la société civile et la sphère économique.

ouvrage sur le développement durable et la RSE

Le développement durable – Théories et applications

Au regard de ces différents éléments, dans cet ouvrage, nous développons l’idée selon laquelle les entreprises sont actuellement particulièrement exposées, en termes d’image de marque, de réputation, de risques juridiques et industriels, ce qui les oblige indirectement à reconsidérer leurs modes de management. Malgré le nombre de plus en plus important de cas pratiques donnés en exemple, le concept de DD appliqué à la gestion soulève deux remarques d’importance : Pourquoi les entreprises doivent-elles tenir compte de la dimension DD dans leur mode de gestion ? Comment intégrer cette notion dans les modèles stratégiques et le management des organisations ? Dans cet ouvrage, nous tenterons de répondre à ces différentes questions, tant du point de vue théorique que du point de vue pratique et ce, en relatant de nombreux exemples tirés de l’expérience d’entreprises pionnières dans le domaine.

En première partie, nous commencerons par nous interroger sur les raisons de la prise en compte aussi large du concept de DD par la société actuelle. En tentant de répondre au pourquoi – pourquoi prendre en compte le DD dans la gestion des entreprises ?-, nous montrerons que nous sommes en présence d’un concept protéiforme qui trouve son origine à de nombreuses sources : problèmes environnementaux, questions éthiques, perte de valeurs, scandales financiers, etc. A cet égard, nous présenterons les principaux instruments de régulation proposés par l’économie de l’environnement lorsqu’il s’agit d’internaliser les problèmes de pollution : fiscalité « verte » dont mécanismes de quotas d’émission. Nous aborderons également la question des marchés financiers par l’intermédiaire de la finance socialement responsable (ISR) et de ses méthodologies propres – comme la notation dite ESG pour Environnementale, Sociale et de Gouvernance. Enfin, nous aborderons la question des nouvelles attentes des parties prenantes, en ce qui concerne le comportement des firmes, ce qui nous amènera à conclure sur les valeurs et leur impact sur les règles de gestion et la valorisation de l’image de marque des entreprises.

Par ailleurs, nous montrerons qu’il est possible d’intégrer le concept de DD au modèle de développement des entreprises. Nous commencerons cette seconde partie par ce qui apparaît être le modèle le plus abouti lorsqu’il s’agit d’internaliser les questions de pollution et d’érosion de stocks de matières premières liées à nos modes de production – cf. les travaux sur l’écologie industrielle, les parcs éco-industriels et les îlots de développement durable. A la suite, nous aborderons les questions de management stratégique liées aux comportements et attitudes des entreprises face à la dimension DD – défiance, inférence ou anticipation de la part du manager. Enfin, nous traiterons de l’évolution des modes de gouvernance dans les grands groupes multinationaux et traiterons du lien potentiel entre performance organisationnelle et responsabilité sociale de l’entreprise.

En troisième partie, le développement durable sera appréhendé comme une nouvelle dimension intégrée à la gestion des organisations. Nous tenterons de décrire les meilleures approches, méthodes et outils, permettant de prendre en compte le DD dans de nombreux domaines de la gestion : la gestion des ressources humaines, le marketing, la comptabilité « verte », le contrôle de gestion, etc. Egalement, nous présenterons les principaux modèles, guides ou normes associés à ce que nous pourrions appeler globalement le management durable – SD 21000, SME et normes de la série ISO 14000, ISO 26000, etc. Enfin, nous finirons sur les bonnes pratiques et les enjeux propres aux achats responsables – ou achats durables – fonction stratégique en interne mais également fonction clé en externe, du fait de son pouvoir prescriptif tout au long de la chaîne d’approvisionnement.

 

Extrait de « Le développement durable – Théories et applications au mangement », 2ième éditions, Dunod.

Dominique WOLFF (DG, Mutéago) – chercheur affilié  l’IRSI-Sup de Co La Rochelle.

Pour en savoir plus concernant notre offre d’accompagnement en ce qui concerne la RSE, n’hésitez pas à contacter l’équipe de MUTEAGO.

Nous contacter
Nous appeler !
Nous écrire